Un sombre tableau
Nombreuses sont les collectivités locales (régions, départements, communautés de communes, villes,…), qui ont réduit leurs budgets dédiés à la culture (mais pas que). A titre d’exemples, la région Pays de la Loire de Christelle Morançais (Horizons) a décidé très brutalement en 2024 de faire une coupe drastique de 82 millions d’euros dans les subventions dédiées à la culture, au social et aux solidarités. Mais le département n’a pas été en reste, puisque les écoles de musique du 44 ont toutes perdu l’intégralité de leurs subventions (A Sainte Luce sur Loire où je suis adjoint à la culture, c’est 30 K€ en moins dans le budget de l’école). A la différence près, et elle est majeure, que les coupes du département se sont réalisées dans la concertation, là où elles ont été le fruit d’une brutalité sans égal avec la région. L’Etat ne fait pas autre chose en réduisant drastiquement les fonds dédiés au Pass Culture, les DRAC, bras armé de l’Etat en région, fait de même. Ainsi en Pays de la Loire, la DRAC vient de supprimer la subvention à l’association COMETE, qui organisait en région les Printemps Théâtraux, expérience unique pour les lycéens de découvrir les métiers artistiques, d’expérimenter la scène et de rencontrer des artistes. Localement, les villes de Sainte Luce, Thouaré et Mauves sur Loire, organisent depuis des années, sous la houlette d’un ancien professeur de français, des rencontres théâtrales entre plusieurs collèges, avec des ateliers animés par des comédiens professionnels. Ces rencontres se terminent sur la scène du théâtre Ligéria à Sainte Luce sur Loire, où les 12 ateliers présentent leurs spectacles pendant trois jours d’échanges et d’émotions, dans des conditions professionnelles. Là encore, les subventions ont été supprimées.
Une volonté politique
La culture est une compétence de l’Etat, mais il est en train d’abandonner le terrain, pour faire des économies, d’une part, et augmenter le budget de l’armée, d’autre part. Le bruit des bottes n’a jamais fait bon ménage avec la création artistique. La culture n’est une compétence, ni de la région, ni du département, ni des communes. Dès lors, il ne peut s’agir pour toutes les collectivités locales que d’une volonté politique. Je suis particulièrement fier que mon maire n’ait jamais diminué le budget de la culture. Beaucoup d’autres villes ont fait de même, mais combien de temps nos communes vont-elles pouvoir tenir avec cet étranglement budgétaire que leur impose le gouvernement?
Il y a de nombreux signaux d’alerte qui illustrent l’extrême fragilité des Cies artistiques, quelle que soit la discipline. L’isolement et l’individualité de ces structures artistiques renforcent leur fragilité, et les fonds propres dont elles disposent sont en général bien trop faibles pour résister longtemps à une baisse des subventions, laquelle se double d’une baisse des cachets (les collectivités diminuent leurs budgets consacrés à la culture, ce qui signifie moins de représentations, c’est l’effet ciseaux). Gageons que dans peu de temps, le gouvernement annoncera un réexamen du statut d’intermittent, c’est la suite logique.
Repenser le modèle économique et le statut d’artiste
Plusieurs contributions sont déjà à notre disposition. La contribution nationale du parti socialiste rappelle clairement que les droits culturels font partie de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et qu’ils sont réaffirmés dans les lois de la République. La culture n’est pas simplement un espace de création et de diffusion, mais plus encore créatrice de lien social et d’émancipation. Elle est un marqueur de démocratie, toute atteinte à l’écosystème culturel est une atteinte à la démocratie. Mais cela ne signifie nullement que notre modèle culturel ne puisse pas être questionné, amélioré, repensé, dans tous les sens et sur tous les points, mais cela ne doit pas être une remise en cause de l’existence et du caractère essentiel, voire existentiel de la culture pour tous.
On ne dira jamais assez l’importance d’éduquer à la culture dès le plus jeune âge et tout au long de sa vie. L’éducation apparaît alors comme l’épicentre des apprentissages culturels. Malgré ses imperfections, le Pass Culture était un outil d’éducation culturelle essentiel, voire d’émancipation.. Il n’y aura pas de réelle éducation artistique sans un ou plusieurs dispositifs de soutien financier pour que dès l’élémentaire et le primaire, puis au collège et au lycée, nos jeunes aient accès à toutes les pratiques artistiques.
De la même manière, il paraît tellement essentiel que les événements culturels soient présents sur l’ensemble d’un territoire donné et pas seulement dans les grands centres urbains. Il faut aller à la rencontre des populations les plus éloignées de la culture. Ce n’est pas nouveau, ni novateur de le répéter, mais le système économique tel qu’il est pensé, ne pénètre pas en profondeur les territoires ruraux les plus éloignés de la ville centre. Nous ne partons pas de rien, bien des initiatives ont été menées, mais le fait est que nous ne savons toujours pas comment rendre accessible la culture aux populations défavorisées. En laissant ces territoires « orphelins de culture », et c’est de la responsabilité première de l’Etat, on a permis à des « mécènes » de développer des projets et des évènements culturels privés, dont les contenus, à tout le moins, visent à réécrire l’histoire, comme « Au Puy du Fou ». Il faut donc reprendre la parole et redynamiser les maisons de quartier et d’éducation populaire, mais plus encore dans les zones rurales les plus éloignées. L’Etat doit investir massivement dans ces zones (en même temps que d’autres services publics mutualisés), c’est de sa responsabilité, mais pas que. D’autres sources de financement sont à imaginer.
Il semble également fondamental de proposer une complémentarité des pratiques artistiques et pas seulement le théâtre, comme c’est souvent le cas. La transdisciplinarité est une richesse culturelle qu’il faut favoriser, comme les rencontres entre artistes de disciplines différentes pour faire vivre un écosystème vivant et pluriel. Des projets singuliers peuvent émerger, à la fois des professionnels de la culture et des collectivités locales, comme c’est le cas en Pays de la Loire (voir plus bas). Un axe de développement important, reste les rencontres entre professionnels et amateurs. Il ne faut pas reléguer les pratiques amateurs à un simple divertissement. Beaucoup d’artistes amateurs se sont formés et soutiennent la comparaison avec certains professionnels, sans vouloir obligatoirement devenir professionnels. N’oublions pas que les pratiques amateurs font souvent vivre nos communes, notamment dans les zones rurales. Il faut cependant veiller à ce que cela ne nuise pas aux compagnies professionnelles. Les deux doivent pouvoir cohabiter en harmonie et complémentarité.
La culture connaît une période délicate, jamais la droite et l’extrême droite n’ont été aussi offensives contre une culture qui ne rentre pas dans le moule néoconservateur. Ce mouvement est à l’unisson du mouvement général qui se développe dans d’autres pays, dont les Etats-Unis sont devenus le fer de lance dans sa lutte contre ce qu’ils appellent le « wokisme » et qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle forme de censure et de réécriture de l’histoire. Une internationale des extrêmes droites, conservatrice, chrétienne, fortunée et active, est en train de rebattre les cartes, en faveur d’un Etat autoritaire contre la démocratie et par voie de conséquence, contre une certaine forme de culture qui ne leur semble pas compatible avec leurs idéaux conservateurs.
C’est pourquoi, il faut se rapprocher des citoyens, celui dont la gauche s’est éloignée depuis des dizaines d’années, abandonnant le terrain à l’extrême droite. Il faut replacer le citoyen au centre du jeu. Nos initiatives d’élus doivent s’enraciner dans le monde associatif et favoriser les partenariats, comme nous devons encourager et soutenir les projets des associations (financièrement, techniquement et humainement). Evidemment, dans ce contexte budgétaire contraint, les collectivités locales ne peuvent pas tout, c’est pourquoi il semble nécessaire de créer de nouvelles coopérations entre collectivités. Les citoyens ont un droit de regard sur le fonctionnement des équipements culturels et sur les biens culturels proposés. Cela nécessite juste qu’il y ait un cadre bien défini. Ce cadre c’est le projet culturel local. A l’intérieur de ce cadre, les citoyens doivent pouvoir exprimer leurs avis, leurs souhaits et leurs suggestions.
A Nantes et dans la métropole
Une étude récente sur les espaces de création dans la métropole nantaise a permis de partager un état des lieux ambivalent. D’un côté, Nantes et la métropole nantaise ont développé des projets artistiques majeurs depuis trente ans, qui en ont fait l’un des territoires de culture les plus singuliers de l’Hexagone. Mais, le contexte budgétaire national, couplé au contexte géopolitique (avec la relance de la course à l’armement), ont eu pour corollaire une remise en cause puissante et multiple du modèle économique de la culture, dont on sent désormais cruellement les effets. L’étude évoque malgré tout des atouts propres au territoire métropolitain, comme « des coopérations et un haut niveau de dialogue entre les partenaires culturels, des chantiers communs dans le secteur de la culture qui se confirment et affirment des complémentarités, des initiatives solidaires (ex : dispositif Qui vive ! pour la diffusion) et des nouvelles formes de coopérations à poursuivre, des lieux avec un réel potentiel d’accueil, un terrain fertile à la création : engagement des communes, un éco système artistique et culturel riche et varié, des projets singuliers et structurants ». Cette étude est le point de départ pour réfléchir ensemble à de nouvelles pistes de développement artistique sur le territoire, mais pourrait être également source d’inspiration à l’échelle nationale.
Franck Steinmetz