Derrière le mot « chef d’entreprise » se cache une vision verticale et autoritaire du pouvoir. Lui préférer « entrepreneur », c’est valoriser le dialogue, la coopération et la responsabilité partagée. Ce glissement lexical reflète un changement culturel vers une gouvernance plus démocratique, notamment portée par l’économie sociale et solidaire.
Vous dites « chef d’entreprise ».
Dans le monde de l’entreprise, les mots ne sont jamais neutres. Le terme « chef d’entreprise » est omniprésent dans les milieux d’affaires, notamment à Nîmes. Il s’affiche dans les offres d’emploi, les réseaux de franchise, les chambres consulaires. Jean-Paul Fournier, maire de Nîmes depuis 2001, est officiellement qualifié de chef d’entreprise dans sa fiche parlementaire. Pourtant, ce mot est rarement utilisé par les responsables politiques locaux, même lorsqu’ils exercent des fonctions entrepreneuriales. Franck Proust et Julien Plantier, issus de ce milieu, n’utilisent pas davantage ce titre dans leur communication. Ce silence sur les mots en dit long sur les maux et sur un certain malaise.
Car derrière ce mot, c’est une conception du pouvoir qui se joue. Le « chef » incarne une figure verticale, autoritaire, souvent solitaire. Il décide, tranche, impose. Dans certaines entreprises, cette posture devient un culte : le dirigeant est perçu comme visionnaire, infaillible, indispensable. La hiérarchie se rigidifie, les contre-pouvoirs s’effacent, la critique devient suspecte. Ce modèle repose sur une logique de commandement, où la loyauté prime sur la compétence, quand le débat est vecu comme une perte de temps.
Pourtant, l’histoire montre que même dans des contextes autoritaires, le dialogue a toujours été un levier de performance. Alfred Krupp, industriel allemand du XIXe siècle, dirigeait ses aciéries avec fermeté, mais organisait des consultations régulières avec ses contremaîtres. Il codifiait les comportements, écoutait les remontées du terrain, anticipait les tensions. Ce dialogue, bien que limité et encadré, permettait de stabiliser la main-d’œuvre, d’améliorer la productivité, de renforcer la cohésion. Il ne s’agissait pas de démocratie, mais d’efficacité et de rentabilité.
Aujourd’hui, les entreprises qui durent sont souvent celles qui ont compris que le pouvoir ne se décrète pas, il se partage. Le dialogue stimule l’intelligence collective, renforce l’engagement, fluidifie la résolution des problèmes. Il crée un climat de confiance, propice à l’innovation. Dans les organisations où les salariés sont associés aux décisions, les idées circulent, les conflits se désamorcent, les ajustements sont plus rapides. Le pouvoir devient un espace de coopération plutôt qu’un beefsteak à défendre.
Et si le langage était déjà un levier de transformation managériale ? Se dire « entrepreneur » plutôt que « chef d’entreprise », c’est revendiquer une posture ouverte, créative, engagée. C’est refuser la vénération du chef pour lui préférer l’aventure collective. Dans un monde en quête de sens, de coopération et de résilience, ce glissement pourrait bien annoncer un changement de culture managériale.
C’est pourquoi les acteurs de l’économie sociale et solidaire, du monde coopératif mutualiste et associatif, ne peuvent pas se définir comme des chefs d’entreprise. Ils ne commandent pas : ils entreprennent avec les autres. Leur légitimité repose sur le partage des décisions, la transparence, la responsabilité collective. Ce sont, au sens le plus exigeant du terme, de vrais entrepreneurs. A Nîmes comme ailleurs ils peuvent alors aimer, la démocratie sociale.
Pierre Dard
7 novembre 2025
PIERRE DARD