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115 ans après L’armée Nouvelle de Jaurès, plaidoyer pour une réappropriation des questions militaires au sein du Parti Socialiste.

Une confrontation avec la Russie inévitable

Il est aujourd’hui deux réalités distinctes et dures qui façonnent notre environnement géopolitique, réalités qu’il est impératif d’avoir le courage de regarder en face. La première est arrivée à une vitesse spectaculaire à l’occasion du changement d’administration américaine : les États-Unis ne sont plus nos alliés. Ils resteront bien sûr des partenaires ad hoc dans bien des domaines, mais l’abandon brutal de l’Ukraine ou les tentatives d’ingérences dans les scènes politiques intérieures européennes, sont autant de marqueurs forts d’une relation qui n’est plus celle d’alliés, même inégaux, comme cela a été le cas depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Cette réalité semble globalement assez bien admise par les Européens.

  • Discours de JD VANCE le 14 février 2025 à Munich
  • National Security Strategy américaine du 05 décembre 2025

La seconde réalité est plus ancienne : son expression est probablement à chercher du côté du discours de Poutine à la conférence de sécurité de Munich (décidément !) de 2008, même si elle prend certainement racine à une époque antérieure encore : la Russie a des velléités expansionnistes (ou révisionnistes, c’est selon) au détriment de pays membres de l’Union Européenne. Pour s’en convaincre, il suffit de prêter attention aux discours du président russe, de ses plus proches collaborateurs, ou de l’intelligentsia moscovite. Assez paradoxalement, et malgré la très grande clarté et le nombre de ces déclarations/écrits/interviews, d’aucuns semblent toujours persuadés que ces velléités ne sont que des provocations, que jamais les pays baltes ne seront menacés. On peine à comprendre comment de tels raisonnements tiennent après l’invasion de la Crimée, de la Géorgie, de l’Ukraine.

  • « Brûler jusqu’à la Manche ? Quelles garanties de sécurité efficaces à l’heure d’un affrontement historique entre la Russie et l’Occident », article de la revue officielle du ministère des Affaires étrangères russe, La Vie internationale

Il est aussi à noter que cette confrontation de la Russie avec l’Europe, et en particulier avec la France, a déjà commencé dans bien des champs : attaques informationnelles nombreuses et documentées pour exacerber les tensions dans notre pays, attaques cyber, mais aussi attentats et destructions d’usines ou d’entrepôts liés à l’armement, incursions d’avions militaires ou de drones dans les espaces aériens européens, …

On ne peut donc qu’être inquiet à l’idée de négociations entre la Russie et les États-Unis sur le sort de l’Ukraine : le risque est très élevé pour qu’elles aboutissent à un renforcement de la Russie, au détriment de l’Ukraine, et sur une incitation à poursuivre son agenda impérialiste contre l’Union Européenne. Et il reste que l’Union Européenne, qu’on le veuille ou non, est aujourd’hui le fondement de notre prospérité, et un des piliers de notre architecture de sécurité (même si bien sûr, jusqu’à aujourd’hui, la paix que nous connaissons en Europe occidentale est davantage liée à la protection de l’OTAN, et au parapluie nucléaire américain ; 2 marqueurs qui ont donc disparu…). Et, comme on peut difficilement imaginer que l’Union Européenne survive à l’invasion de certains de ses membres sans réaction des autres, il faudra alors bien se battre.

Face à la guerre, des questions politico-militaires à réinvestir

Le premier champ de débat, dont s’emparent encore les formations politiques, est celui des questions géopolitiques, et en l’espèce de l’attitude à avoir face à la Russie. A ce sujet, et on peut le regretter, le consensus est loin d’être atteint, comme en attestent les avis très mesurés des parties d’extrême droite et d’extrême gauche (avec des nuances) face à la Russie. S’il est important que le débat vive au sein du Parti Socialiste, l’auteur de ces lignes défend une position claire et très ferme, basée sur l’acceptation de la menace (cf paragraphe précédent) et sur les moyens d’y faire face. Le Parti Socialiste gagnerait d’ailleurs à être très lucide et très pédagogique sur ces questions, pour sensibiliser nos concitoyens à la réalité et à l’imminence du danger. Concernant les moyens d’y faire face, il faut envisager aussi une intervention militaire directe en Ukraine, basée sur le fait qu’il vaut mieux nous battre maintenant, aux côtés de l’Ukraine et de ses 800 000 soldats, face à une armée russe fatiguée, sur une ligne de front déjà fortement protégée et valorisée ; plutôt que dans 2 ou 3 ans, dans les pays baltes (ou en Roumanie ?) dont la géographie (corridor de Suwalki) est un casse-tête en termes de défense, face à une armée russe régénérée qui, dans le pire des scénarios, pourra aussi s’appuyer sur des vétérans ukrainiens soumis et/ou revanchards d’avoir été abandonnés par l’Europe.

Si l’actualité brûlante de la guerre en Ukraine, avec ses éventuelles perspectives de dénouement, occupe le centre des débats, les autres questions militaires, qui peuvent d’ailleurs découler du conflit ukrainien, ne doivent pas être occultées. Le modèle d’armée est un bon exemple de sujet qui ne doit pas être uniquement technique. Si le serpent de mer qu’est le service militaire, avec ses différentes itérations (Service National Universel, Service Militaire Volontaire) a suscité des réactions, elles ont rarement atteint le niveau d’une réflexion sur le modèle de l’armée française. Là-dessus, et en cohérence avec l’héritage de Jaurès, le Parti Socialiste peut proposer une remise en cause, partielle, de la professionnalisation telle qu’elle est appliquée par l’armée française. Si la professionnalisation a indéniablement eu des vertus, en premier lieu l’excellence opérationnelle des armées, elle apparaît aujourd’hui partiellement adaptée à la menace, eu égard à l’importance de la masse dans les conflits modernes. Or cette remise en cause est difficilement audible au sein de l’institution, organisation aussi attachée à la préservation de ses principes et de ses acquis : remettre en cause la professionnalisation, c’est inconfortable pour les armées. Si des initiatives sont menées, autour de la montée en puissance de la réserve, elles apparaissent comme insuffisantes pour donner aux armées, à court ou moyen terme, les effectifs suffisants pour remplir l’ensemble de ses contrats opérationnels et de ses perspectives d’engagement dans la durée.

Enfin, au niveau industriel et capacitaire, le débat politique est réduit à son strict minimum et aux polémiques liées aux livraisons d’armes (réelles ou instrumentalisées) à des pays jugés infréquentables. Si ces affaires ont leur importance – on peut se réjouir d’une vigilance collective sur la vente de matériels militaires destinés à des armées accusées de crime de guerre – elles cachent les énormes enjeux de la Base Industrielle et Technologique de la Défense (BITD) française. Cette BITD ayant par ailleurs une structure particulière, avec un capitalisme étatique encore fort, sa politisation est essentielle. Et s’il faut se réjouir des succès industriels et exportateurs français en la matière, et les accompagner, le Parti Socialiste peut vouloir que la Nation exige davantage de ses industriels de l’armement, d’autant plus qu’en plus d’être actionnaire, l’Etat français est le premier client de cette BITD. Ainsi, les critiques venant des industriels sur l’irréalité de l’économie de guerre, et sur le manque de commandes étatiques, ne doivent pas faire oublier les niveaux de marges extrêmement importants desdits industriels, et ce même dans le cas de marchés contrôlés, avec des marges autorisées. Les outils existent d’ailleurs déjà, ne reste qu’à les renforcer à les utiliser pleinement. Sur le plan industriel, la question du bon niveau de coopération avec l’industrie européenne est aussi centrale. Le Parti Socialiste, avec son ADN européen, peut se positionner pour soutenir la coopération européenne, tout en préservant la BITD nationale. Les exemples à renforcer ne manquent pas, et les blocages totémiques, comme sur le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) avec l’Allemagne, ne sont pas indépassables, dès lors qu’on accepte de faire évoluer l’ambition du projet sur la couche système plutôt qu’au niveau avion/porteur.

Ces sujets ne sont qu’un échantillon des questions militaires, qui apparaissent techniques de prime abord, mais qui nécessitent une implication politique. Cette incarnation politique a un double objectif : stimuler la réflexion pour contribuer à la production d’idées au-delà des sphères techniques, et s’assurer de la bonne implication des citoyens dans des thématiques dont l’importance, malheureusement, ne va pas aller en s’atténuant. Le Parti Socialiste, fidèle à son histoire et à ses illustres membres impliqués dans les affaires militaires peut donc et doit donc devenir un catalyseur d’idées.

par a.b