Depuis quelques décennies la figure de l’ouvrier n’apparaît plus dans le débat public. De façon plus problématique le Parti Socialiste lui-même ne semble plus s’intéresser à cette figure. S’il est vrai que les ouvriers ne sont plus aussi nombreux qu’en 1981 lors de la victoire de Mitterrand, la lecture classiste du monde ne doit pas être abandonnée pour autant.
Le prolétaire, celui qui ne détient pas de capital et ne dispose que de sa force de travail existe encore belle et bien. Certains parlent de classe populaire ou encore la classe moyenne basse. L’abandon de la figure de l’ouvrier pour se tourner vers des avant-gardes (urbains, étudiants, etc.) n’est par conséquent pas une réponse à la disparition d’une catégorie. Elle est la réponse de l’évolution du discours qui a invisibilisé celle-ci. La note Terra Nova de 2011 porte une responsabilité dans cette évolution.
Le vide créé par ce retrait symbolique a été comblé, à gauche, par la figure de la victime. Cette évolution n’est pas neutre. Comme le souligne Jean Marie Apostolidès dans Héroïsme et victimisation, notre société est passée du héros à la victime. Là où l’ouvrier était une figure ambivalente, à la fois victime du système capitalisme et héros de son destin.
Pourtant lors des interventions citoyennes, organisées par le PS durant La France Parlons-En aucun intervenant ne voulait être sauvé. Les citoyens exprimaient des solutions, partageaient leurs expériences et mettaient en avant leurs initiatives. Ces prises de parole montrent une attente forte de reconnaissance et de participation, bien plus qu’une demande d’assistance.
Néanmoins, ces interventions restent majoritairement individuelles et témoignent d’une faible structuration collective. Le discours politique tend alors à percevoir ces citoyens comme des individus isolés, victimes du système, plutôt que comme des collectifs capables d’agir. Il est pourtant nécessaire de les penser comme des acteurs collectifs, capables de porter un conflit social et de transformer la société. Le capitalisme n’est pas, contrairement à ce que pensait Francis Fukuyama, un horizon indépassable.
Le socialisme se distingue par sa capacité à penser une société plus juste et à lutter contre les inégalités. Il est donc impératif que les socialistes ne se présentent plus seulement comme des bons gestionnaires ou des réalistes pragmatiques mais plutôt comme des citoyens capables de critiquer le système capitaliste et, dans un premier temps, d’en réduire les effets néfastes.
S’il est vrai que le PS n’a jamais été un parti de masse ouvrière, il a toujours été, jusqu’à l’élection de François Hollande, comme le note Rémi Lefebvre un parti avec un discours ouvriériste. C’est une réalité qu’il ne faut pas oublier.
Dans ce contexte, la refondation du socialisme doit s’articuler autour de trois axes :
1. Parler à tous les Français, notamment les ouvriers et les classes populaires : les interventions de La France Parlons-En ont montré le sentiment de relégation ressenti par certains citoyens, notamment lorsqu’ils sont renvoyés à leurs origines. Les Français issus de l’immigration aspirent à être considérés comme des citoyens à part entière. La réhabilitation de la figure du travailleur permettrait de dépasser ces logiques identitaires en retrouvant un langage universel fondé sur la condition sociale.
Il s’agit de reconstruire un discours capable d’unifier plutôt que de segmenter.
2. Oser critiquer le capitalisme : la réhabilitation de la figure de l’ouvrier peut favoriser l’émergence d’une conscience de classe. Le projet socialiste ne doit pas se limiter à stabiliser l’économie ou réduire le chômage. Il doit proposer des avancées concrètes. La précarité des travailleurs des plateformes en est un exemple. De plus la réduction du temps de travail, sans perte de salaire, peut être envisagée afin d’améliorer la qualité de vie, réduire l’aliénation au travail et partager l’emploi.
Ces mesures ne sont pas un idéal abstrait, mais une réponse concrète aux transformations du capitalisme contemporain.
3. Se présenter comme un parti de rupture pour transformer le monde du travail : le socialisme ne peut pas se limiter à des mesures symboliques ou sociétales. Il doit repenser la place du travail dans la société. Les travailleurs ne doivent plus être perçus uniquement comme des victimes, mais comme des acteurs du changement. La reconstruction d’une conscience de classe permettrait de porter un projet de transformation sociale et de proposer une alternative au capitalisme actuel.
C’est en redonnant une capacité d’action collective aux travailleurs que le socialisme peut redevenir une force de transformation.
Pour refonder le socialisme, il est essentiel de redonner aux travailleurs et aux classes populaires leur place dans le débat politique. Trop longtemps invisibilisés ou réduits à des victimes, ils doivent redevenir des acteurs du changement social. C’est ainsi que le socialisme pourra renouer avec l’idéal historique et répondre aux défis du 21e siècle.
Asmaa Merini