L’essor de l’IA transforme radicalement la coopération et l’organisation du travail, fragilisant le modèle traditionnel de l’entreprise et créant un excès d’initiatives difficile à encadrer, avec des enjeux de perte de repères, de redistribution du pouvoir et de dépendance aux algorithmes. Bernard Stiegler alerte sur le risque de prolétarisation technologique et la nécessité d’accompagner l’IA pour préserver les savoir-faire et l’autonomie. Jean-Hugues Barthélémy, dans une perspective d’écologie
L’arrivée massive de l’intelligence artificielle bouleverse en profondeur notre manière de coopérer, d’organiser le travail et de prendre des décisions. Comme le rappelle Sami Mahroum dans Le Monde, l’entreprise – structure centrale de coordination depuis cinq siècles – voit sa raison d’être fragilisée. L’IA accroît les capacités individuelles, mais génère un trop-plein d’initiatives que les organisations traditionnelles ne parviennent plus à absorber, risquant de devenir des obstacles plutôt que des soutiens. Cette transformation soulève des enjeux majeurs : perte des repères sociaux liés au travail, redistribution du pouvoir entre humains et algorithmes, dépendance accrue aux systèmes automatisés et nécessité urgente de nouvelles régulations pour préserver équité et protection.
Sur le plan philosophique, Bernard Stiegler rappelle, dans la lignée de Marx, que les technologies peuvent produire une forme de prolétarisation : une perte de savoir-faire et d’autonomie. Son approche souligne l’importance d’accompagner les usages de l’IA pour qu’elle ne devienne pas un facteur supplémentaire de dépossession, mais un outil de développement des compétences et de l’esprit critique.
Dans une perspective différente mais complémentaire, Jean-Hugues Barthélémy – héritier de Simondon – envisage l’IA comme un partenaire de notre individuation, c’est-à-dire de notre construction individuelle et collective. Sa « philosophie de l’écologie humaine » interroge la manière dont les technologies transforment nos façons de produire, de donner du sens au monde et de coexister. Il plaide pour une intégration raisonnée des technologies dans la société : une éducation critique aux techniques, une vigilance éthique, une justice sociale renforcée, et un respect de notre finitude humaine (transparence, droit à la déconnexion). L’IA doit ainsi devenir un vecteur d’émancipation collective, compatible avec les enjeux écologiques, et régulée par une responsabilité partagée entre citoyens, institutions et experts.