La période contemporaine est marquée par une profonde crise de sens et des bouleversements dans le monde du travail, qu’il s’agisse du phénomène de la «grande démission» ou de la remise en question des modèles organisationnels traditionnels. Cette conjoncture nécessite de repenser radicalement l’organisation du travail et sa place dans la société afin d’élaborer une perspective socialiste pertinente pour le XXIe siècle. Pour cela, il est crucial de s’émanciper des visions étroites du travail, d’adopter des cadres macroéconomiques hétérodoxes comme l’économie post-keynésienne, et de réaffirmer le travail comme un moyen d’émancipation collective et individuelle.
I. Déconstruire la « Valeur Travail » et l’Imaginaire Productiviste
La rhétorique autour de la « valeur travai » induit une difficulté majeure, car le mot « travail » convoque une polysémie de significations et un champ de valeurs intrinsèquement conflictuelles. En réalité, le travail inclut des valeurs économiques (salaire versus profit), des valeurs d’usage (utilité, beauté, sens de ce qui est produit), et des valeurs intrinsèques (plaisir de faire). Le problème structurel du rapport salarial capitaliste est que la dimension économique (« ce qui se compte ») tend à subordonner ce qui compte pour les sujets (les valeurs intrinsèques et d’usage).
Pour la gauche, l’objectif ne devrait pas être de rechercher la « valeur travail », mais plutôt le « travail de valeur ». Cela implique de dénoncer l’imaginaire productiviste qui divise la société entre « producteurs » et « parasites ». Cette idéologie, historiquement récupérée par l’extrême droite, est un discours « de l’émancipation par épuration » cherchant à se débarrasser des parasites d’en haut (spéculateurs) et d’en bas (« assistés »). Ce productivisme est une « fausse bonne idée » pour la gauche, qui doit au contraire revendiquer la rémunération du travail réel de l’ensemble de la population. Ce travail réel inclut les formes de travail reproductif, invisible, et même le travail bureaucratique des allocataires de prestations sociales ou l’activité socialement utile des retraités.
II. Le Cadre Post-Keynésien pour le Plein Emploi et la Qualité
Pour repenser le socialisme, il est essentiel d’adopter un cadre macroéconomique qui reconnaît que les marchés, notamment celui du travail, ne s’autorégulent pas et ont une tendance à l’instabilité. L’économie post-keynésienne (EPK) offre un contrepoids à la théorie néoclassique dominante. L’EPK est définie par le principe de la demande effective, qui stipule que l’activité économique est menée par la demande (et non par l’offre) à long terme, et qu’il n’existe pas de mécanisme garantissant naturellement le plein emploi.
Dans cette perspective, une politique budgétaire active et des taux d’intérêt bas sont des outils fondamentaux pour stabiliser l’économie et lutter contre les récessions. Surtout, l’approche post-keynésienne, notamment la version post-kaleckienne, met en évidence que l’augmentation de la part des salaires dans le revenu national est favorable à la demande globale et à la croissance dans la majorité des pays. Cela suggère une stratégie de croissance tirée par les salaires comme moyen de réduire les inégalités et de stimuler l’activité.
En termes de propositions concrètes, la Garantie d’Emploi est une solution envisagée pour rendre effectif un droit à l’emploi et stabiliser l’économie. Ce dispositif pourrait permettre de créer des emplois répondant à des besoins sociaux et environnementaux. L’approche post-keynésienne permet ainsi de sortir du débat néo-classique selon lequel une hausse du salaire minimum ne peut qu’être négative pour l’emploi, en intégrant les effets positifs sur la productivité et la demande globale.
III. L’Autodétermination, l’Hybridation et l’Émancipation au Travail
Le socialisme du XXIe siècle doit intégrer les aspirations contemporaines des travailleurs, notamment le besoin de conciliation entre vie privée et professionnelle et la quête de sens, où le travail est perçu comme un moyen plutôt que comme une fin.
Pour cela, le modèle des Établissements et Services d’Aide par le Travail (ESAT) peut servir de source d’inspiration pour le milieu ordinaire. Les ESAT fonctionnent autour de l’idée que le travail est un moyen d’accompagnement, où l’accent est mis sur la personne et l’apprentissage.
Les principes suivants sont essentiels pour un socialisme renouvelé:
1. L’Autodétermination: La faculté d’exercer des choix librement, en s’appuyant sur l’avenir plutôt que d’être défini par le passé (CV, diplômes). L’autodétermination est essentielle pour tous les travailleurs pour lutter contre la dépersonnalisation et la déresponsabilisation.
2. La Polyvalence et l’Hybridation du Travail: Les ESAT cultivent la polyvalence, offrant un « droit de la découverte » et de l’expérimentation de différents métiers et activités. Cette approche remet en cause le dogme de la division du travail (selon Adam Smith et Platon). L’hybridation des compétences permet aux travailleurs d’être des « centaures » (ayant un pied dans plusieurs mondes), luttant contre l’appauvrissement des métiers et favorisant l’épanouissement.
3. La Confiance et le Management « Sur-Mesure »: Le management devrait adopter une approche sur-mesure, s’adaptant à la singularité et aux contraintes de chaque travailleur, rompant avec le principe de l’interchangeabilité. Le renforcement de la confiance et du dialogue est crucial pour consolider l’engagement et réduire l’absentéisme.
IV. Élargir la Socialisation et la Démocratie
Repenser le socialisme au 21e siècle nécessite de maximiser le pouvoir des travailleurs et de s’appuyer sur le « déjà là » pour étendre la socialisation.
La Sécurité Sociale est un héritage fondamental qui conteste les dynamiques du capitalisme. Elle permet de mettre en commun une partie des richesses produites pour exercer un pouvoir collectif, offrant une rémunération (comme la retraite) qui permet d’exercer une activité librement en dehors de la tutelle capitaliste. L’objectif est d’élargir la socialisation à de nouveaux secteurs, comme la sécurité sociale de l’alimentation ou du funéraire, pour assurer une accessibilité générale à des biens et services essentiels sans dépendre du prix de vente ou du rendement des actionnaires.
Enfin, le socialisme doit viser la démocratie au travail, en maximisant le pouvoir du monde du travail. Cela passe par l’augmentation du pouvoir structural (liant les entités de production) et du pouvoir associationnel (favorisant l’organisation collective et la syndicalisation). Il s’agit d’avoir des institutions qui représentent le personnel et les obligent à imposer des revendications sur l’organisation du travail.
Yacine Feradj