Mieux choisir les invités du « projet » pour ne pas contribuer de renforcer à inégalités sociales de l’école

Tout d’abord, Dubet a bien dirigé des thèses de doctorat portant sur les jeunes de quartier populaire, l’école, l’université et l’orientation. 16 sont sur ces thèmes (sur les 55 thèses qu’il a dirigées), 13 ont été soutenues à l’université de Bordeaux et 3 à l’EHESS. Il s’agit d’un travail universitaire important. Il a aussi écrit de nombreux livres qui ont été toujours bien chroniqués par la presse de gauche. Je ne donne pas d’avis sur le travail : je n’ai pas le temps de regarder le détail pour une critique éclairée. Les thèses de doctorat que j’ai lues, étaient intéressantes, sérieuses sur le fond. Le seul point gênant concernait l’introduction et la conclusion qui contenaient quelques affirmations dogmatiques à la fois hors-sujet et hautement contestables.

Mon opinion se base sur sa communication grand public, ses interviews, ses articles et ses livres récents dont il est le seul auteur.

Tout d’abord, j’ai la même analyse que lui sur certains points :

  • Les statistiques officielles diffusées par la DEPP montrent que la corrélation entre le niveau d’étude et l’origine sociale est plus marquée en France que dans les autres pays,
  • La priorité devrait être donnée à l’école commune afin que les plus faibles des élèves acquièrent les compétence et connaissance indispensable à tous les citoyens,
  • Le ressentiment des jeunes des quartiers populaires qui pensent, à juste titre, ne pas avoir eu leur chance, favorise in fine le vote du Rassemblement national,
  • La massification scolaire n’a pas eu l’impact attendu sur les inégalités de destin.

Cependant, j’explique depuis 2014 que son récit sur la manière dont se créent du ressentiment chez les jeunes des quartiers populaires est non seulement inexact, mais empêche les réflexions éclairées sur ce point, et donc entrave la mise en place d’actions pouvant atténuer les inégalités et le ressentiment.

Ma démonstration est basée sur trois questions :

  • Question 1 – Est-ce que sa communication est pertinente pour aider les jeunes issus de famille défavorisés à agir au mieux pour leur vie future d’adulte dans le système actuel ?
  • Question 2 – Est que sa communication est pertinente pour outiller efficacement la réflexion de tous ceux qui veulent peser pour atténuer les inégalités sociales de l’école et améliorer l’efficacité du système éducatif ?
  • Question 3 – Est que sa communication est pertinente pour déverrouiller les jeux de pouvoir qui depuis 40 ans empêchent le débat apaisé sur les aspects du système éducatif qui restent aujourd’hui impensés ?

Je vais monter que sur ces trois questions que non seulement la communication de François Dubet est inappropriée mais elle semble cadrée pour renforcer les dysfonctionnements.

Sur la question 1, Dubet sous-entend par ses termes excessifs comme « perdants » ou « vaincus », que les jeunes sont destinés à échouer. Cela crée une prophétie autoréalisatrice vers l’échec chez les jeunes issus de milieu défavorisé. C’est-à-dire qu’il met ces jeunes dans un état d’esprit qui décourage d’aller dans les parcours exigeants et qui les amènent à moins réussir à cause de mécanismes cognitifs comme « menace du stéréotype de Steele » ou le syndrome de l’imposteur.

Par ailleurs, si on croit le résumé de son dernier livre dans le café pédagogique du 17/11/2025, il déconseille aux jeunes de milieu populaire d’être stratégiques pour choisir leur parcours scolaire, sous le prétexte qu’à effort identique pour réussir, ils ou elles ont moins de possibilités. Le message est délétère. D’abord, les études montrent que les élèves qui ont des performances dans le premier quart de la classe à l’entrée au collège, ont des taux de réussite en licence à l’université identiques indépendamment des origines sociales, donc le raisonnement est faux pour ces élèves-là. (Cette statistique est invisibilisée par Dubet et ses amis car elle n’est pas en phase avec leur storytelling). Ensuite, factuellement, sans stratégie personnelle, on réussit moins bien. Contrairement à ce qu’il affirme, la France n’est pas les États-Unis, la société en France ne considère pas que les échecs sont mérités. Il y a des situations où on est en concurrence, les raisons pour lesquelles on a été accepté ou pas accepté ne sont pas forcément rationnelles.

Sur la question 2, par exemple, son explication sur ce qui alimente le ressentiment des « laissés-pour-compte » est fausse. En effet, la recherche d’économie par nos dirigeants ont fait abandonner les travaux manuels et les activités en projet comme il en existait il y a quelques dizaines d’année. Mais ce n’est pas cela qui a créé le ressentiment. Ce qui crée le ressentiment est l’hypocrisie des informations et des conseils qui sont donnés aux jeunes.

Ce n’est pas l’orientation en professionnel qui horripile le plus les jeunes. Ils ne sont pas idiots, ils savent qu’il faut un minimum d’acquis en capacité d’organiser des idées dans un texte, pour suivre au lycée général et technologique. Une grande partie d’entre eux était déjà en situation de naufrage au collège, ils savent bien que ce sera la même chose au le lycée général et technologique. Ce qui pose problème est qu’un tiers d’entre eux sont dans une filière qui n’ont pas vraiment choisi. Ce qui pose problème est qu’ils sont passés de niveau en niveau sans avoir le soutien indispensable pour rattraper des lacunes, ce qui a entrainé un sentiment d’impuissance. Ce qui pose problème est quand on leur a dit en quatrième, puis en troisième, « il aura un couperet en fin de troisième investissez-vous dans l’effort scolaire » mais quand ils ou elles ont trouvé les ressources mentales pour faire les efforts demandés, cela n’a pas eu d’impact sur les notes et personne n’a reconnu leurs efforts, ce qui a conduit à une perte de confiance dans sa capacité de réussi quoi que ce soit. Ce qui pose problème est qu’on leur dit « Vous aurez un bac » vous pouvez continuer vos études à l’université, mais on supprime les heures indispensables d’enseignement généraux et 93% de ceux qui essaient l’université se plantent (sachant que ceux qui essaient ne sont pas les moins performants sur les compétences littéraires). Il s’agit donc d’un leurre, et ils en ont conscience. Cela a empiré depuis que le bac pro est passé de 4 ans à 3 ans. Ils ont le sentiment que tout est organisé pour que le jour où ils sont prêts à faire des efforts, on ne le fournit pas les clés de compréhension pour réussir et on leur dit que c’est leur faute, s’ils ont échoué. Les passerelles utiles ne sont pas là.

Dubet oriente vers une solution qui n’aura qu’un impact limité (car elle a déjà été testé mais visiblement il ne le sait pas) et qui ne règle en aucun cas le problème de fond.

Pour la question 3, il faut prendre en considération, qu’il y a deux approches en concurrence pour réformer l’éducation quand on est à gauche. Soit, on continue à transmettre un « prêt à penser dit de gauche » qui, depuis 40 ans, a toujours contribué à renforcer les inégalités sociales du système éducatif français. Soit, on a une approche rigoureuse, basée sur la réalité des établissements scolaires, basée sur les attentes de la totalité des jeunes et pas seulement les 43% de la classe d’âge qui passent par le lycée général, basée sur les résultats de recherche sérieux. Aujourd’hui, vu les conséquences liées sur le ressentiment dans les quartiers populaires, montée des intégristes, désintérêt pour l’action publique, élément de justification ce n’est pas raisonnable de couvrir les tenants du prêt-à-penser.

Un jeu de pouvoir explique l’incapacité du système éducatif français à se réformer vers plus d’efficacité. Des exemples concrets sont expliqués dans cet article de blog : « Comprendre l’entrisme dans les partis de gauche sur le sujet éducation », par Viviane Micaud (mon pseudonyme).

Il y a des dizaines de sociologues qui ont réalisé des observations de l’école, des quartiers populaires, de l’orientation, qui n’ont pas la renommée de Dubet. Qu’est-ce qui fait la différence ? Ce n’est pas la capacité de citer des statistiques sur les inégalités, il suffit de savoir lire les notes de la DEPP et les rapports de l’OCDE pour avoir les mêmes. Ce n’est pas sa rigueur d’analyse qui était plutôt faible, comme il est montré dans ce texte. Non, la raison est ailleurs. C’est d’avoir su donner confiance en sa capacité de ne pas entraver les recherches d’économie des dirigeants de l’éducation nationale, de ne jamais transgresser les dogmes du prêt-à-penser dit de gauche, et d’avoir su proposer des éléments de langage qui plaisaient aux fans de la lutte des classes, et donc qui étaient repris par les médias. C’est-à-dire d’avoir participé aux hypocrisies qui expliquent le ressentiment des jeunes de milieu populaire envers l’école.

La sociologie n’est pas une science exacte. Le sociologue recueille des données (cette étape est rigoureuse) puis propose des explications sur les mécanismes qui pourraient en phase avec les données et observations (ces explications ne sont pas auditables). Les discussions entre chercheurs ayant cette démarche permettent de retenir les explications qui sont utiles pour anticiper les conséquences d’une situation ou pour réguler le système. Quand il y a des jeux de pouvoir, ce mécanisme de création de savoir est impossible : c’est ce qui s’est passé sur le thème de l’Education. Pendant 40 ans, pour être reconnu, il ne fallait pas être pertinent, mais conforme aux attentes tant des dirigeants de l’Education nationale qu’à ceux qui étaient agressifs dès qu’on s’écartait de leur dogme. Ceci explique qu’il existe de nombreux pans du système éducatif sur lequel il n’y a pas de consensus chez les personnes de bonne volonté. Pourtant, les études et les analyses éclairantes existent.

Aujourd’hui, il y a urgence car le ressentiment créé par ce jeu de pouvoir explique la montée du Rassemblement national. Il est nécessaire de stopper ce qui stérilise la réflexion sur l’éducation depuis 40 ans, le choix judicieux des invités peut y aider.

Véronique Ezratty