Je ne parle pas depuis la France, mais depuis le Québec, où j’ai exercé comme conseiller politique dans des cabinets ministériels provinciaux et comme chef de cabinet dans une administration municipale. Ce que j’ai vécu de l’intérieur ressemble, à bien des égards, à ce que les praticiens français décrivent : une fonction publique compétente et dévouée, mais de plus en plus coincée entre des injonctions politiques contradictoires, une pression à la performance mal définie, et une concurrence croissante du secteur privé et des firmes de consultation.
La gauche a une responsabilité particulière sur ce sujet. Elle a historiquement défendu la fonction publique comme pilier de l’égalité républicaine et de l’intérêt général. Mais elle n’a pas toujours su éviter deux écueils opposés : l’idéalisation d’une fonction publique immuable d’un côté, et la tentation managériale inspirée du secteur privé de l’autre.
Ce que j’ai observé au Québec, c’est d’abord une fracture réelle entre les cabinets politiques et les fonctionnaires de carrière. Les conseillers politiques sont jeunes, loyaux à l’élu, pressés par l’agenda médiatique. Les fonctionnaires sont porteurs d’une mémoire institutionnelle et d’une expertise que le politique sous-utilise, voire contourne. Cette fracture n’est pas une fatalité ; elle est le produit d’une culture de méfiance mutuelle qu’un projet progressiste devrait chercher à dissoudre, en valorisant l’expertise interne plutôt qu’en la marginalisant.
Le recours massif aux consultants privés en est le symptôme le plus visible. Quand l’État externalise sa capacité de réflexion stratégique, il ne rationalise pas ses coûts ; il appauvrit durablement son propre appareil et transfère de la valeur publique vers le secteur marchand. J’ai travaillé des deux côtés de cette frontière. Je sais que les firmes de consultation répondent souvent à un vide que l’État a lui-même créé en ne formant plus, en ne retenant plus, en ne faisant plus confiance à ses propres gens.
Pour un projet socialiste renouvelé, je proposerais trois orientations issues de cette expérience de terrain. Premièrement, revaloriser la carrière publique non seulement par les salaires, mais par la reconnaissance de l’expertise, l’autonomie professionnelle et la qualité des conditions de travail. Deuxièmement, reconstruire une culture de confiance entre le politique et l’administratif, en clarifiant les rôles sans hiérarchiser les légitimités. Troisièmement, se donner comme objectif politique explicite de réinternaliser les compétences stratégiques aujourd’hui confiées au privé, en commençant par les domaines les plus sensibles : numérique, transition écologique, politiques sociales.
Une gauche qui veut transformer la société a besoin d’un État capable de le faire. Cela commence par croire en ses propres agents.
Mathieu Auclair