Derrière la promesse de simplification, la réforme de l’allocation sociale unique masque une logique de contrôle et de réduction budgétaire, au détriment des plus fragiles. Elle fusionne RSA, aides au logement et prime d’activité, sans garantir un meilleur accompagnement humain. Pendant que les aides sociales sont ciblées et surveillées, les aides aux entreprises restent opaques et peu évaluées. Le système fiscal, fondé sur une TVA injuste, aggrave les inégalités. Cette réforme soulève une quest
Une réforme sociale à double fond
Le 14 novembre 2025, à Albi, le Premier ministre a annoncé une réforme censée tout clarifier : une allocation sociale unique, regroupant le RSA, la prime d’activité et les aides au logement. L’idée paraît simple : un seul dossier, un seul versement, une meilleure lisibilité. Comme si l’on vidait tous les tiroirs d’un vieux meuble administratif pour n’en garder qu’un, bien rangé. Mais derrière cette promesse de simplification, beaucoup voient surtout une opération de rationalisation budgétaire et de contrôle renforcé.
Le gouvernement met en avant la lutte contre la fraude sociale, estimée entre 13 et 20 milliards d’euros par an. Pourtant, les moyens de contrôle sont insuffisants et les sommes réellement récupérées restent marginales. Ce décalage interroge sur la sincérité du discours. En réalité, la réforme vise aussi à réduire les coûts de gestion des organismes comme la CAF ou la MSA, à harmoniser les critères d’attribution et à renforcer les contrôles. Comptablement, cela peut sembler logique. Mais politiquement et socialement, cela soulève de nombreuses inquiétudes.
Fusionner les aides, c’est risquer d’effacer des spécificités essentielles, notamment celles liées au logement. C’est aussi durcir les conditions d’accès pour les plus fragiles. Les départements, déjà en première ligne pour le RSA, redoutent un transfert de charges sans compensation. Et surtout, on ne parle jamais du cœur du sujet : le suivi social, l’accompagnement, la dignité des personnes. On réforme les versements, mais pas la relation humaine.
Une autre question dérange : pourquoi cibler les aides sociales et non les aides aux entreprises ? Les premières sont visibles, donc faciles à réformer. Les secondes, souvent opaques, sont présentées comme vitales pour la compétitivité. Le monde patronal est puissant, bien introduit dans les cercles du pouvoir, et ses aides sont rarement remises en cause. Pourtant, les bénéficiaires d’aides sociales sont soumis à des contrôles stricts, parfois humiliants, tandis que les entreprises reçoivent des milliards sans contrepartie. Dans le même temps, les moyens de l’inspection du travail, de la répression des fraudes et du contrôle fiscal diminuent.
Les aides aux entreprises représentent entre 45 et 112 milliards d’euros par an. Une part importante sert à consolider les grandes sociétés, sans preuve claire d’efficacité. La réforme de l’allocation unique est donc présentée comme une modernisation, mais elle s’inscrit dans une logique de maîtrise budgétaire. Or les prestations sociales, qui pèsent environ 55 milliards d’euros, sont d’un montant comparable, voire inférieur. Le choix politique est clair : on préfère toucher les revenus des ménages modestes que ceux des détenteurs de capitaux. Certains élus de droite l’assument ouvertement : mieux vaut réduire les revenus des foyers que ceux des actionnaires.
Dans cette jungle de règles, de formulaires et de prélèvements, une autre réforme semble encore plus urgente : celle du système fiscal. Car si la France se targue d’avoir un impôt juste et progressif, la réalité est tout autre. Le système repose en grande partie sur la TVA, un impôt qui frappe tout le monde au même taux, quel que soit son revenu. Les ménages modestes, qui consomment l’essentiel de ce qu’ils gagnent, sont donc les plus touchés. La TVA alourdit les prix, freine la consommation populaire et pénalise le commerce local. Peut-on encore parler de justice fiscale quand l’impôt le plus rentable est aussi le plus injuste ?
Et ce n’est pas tout. Le paysage fiscal est truffé de taxes spécifiques, souvent liées à des services publics obligatoires comme l’eau, les déchets ou les transports. Ces prélèvements, rarement progressifs, ne tiennent pas compte des revenus. Ils forment une mosaïque illisible, qui fragilise le consentement à l’impôt et alimente la défiance. À l’inverse, l’impôt sur le revenu est le seul véritablement progressif. Il tient compte des capacités de chacun. En renforçant son rôle, en élargissant son assiette et en simplifiant ses tranches, on pourrait compenser une baisse de la TVA et de certaines taxes injustes. On rendrait le système plus clair, plus équitable, plus acceptable.
Alors pourquoi ne pas le faire ? Parce que la TVA est facile à collecter, difficile à frauder, et rapporte beaucoup. Parce que les taxes affectées financent des politiques spécifiques, souvent défendues par des groupes influents. Et parce que toute réforme de l’impôt sur le revenu soulève des débats sensibles sur la redistribution, les classes moyennes et la fiscalité du capital. Mais cette complexité ne peut pas justifier l’inaction. Une démocratie adulte doit pouvoir débattre sereinement de la justice fiscale.
En fin de compte, cette réforme de l’allocation unique pose une question plus large : veut-on vraiment simplifier pour mieux servir, ou simplifier pour mieux contrôler et réduire ? Et surtout, quand évaluera-t-on enfin l’efficacité des aides économiques et la fiscali
PIERRE DARD