Face à la prolifération de produits illégaux sur des plateformes comme AliExpress ou Temu — armes interdites, contenus pédopornographiques — la Répression des fraudes (DGCCRF) se retrouve en première ligne, mais gravement affaiblie. Réductions d’effectifs, éclatement administratif et missions démultipliées entravent son efficacité, alors même que les fraudes en ligne deviennent systémiques. Dans un marché mondialisé et dérégulé, la DGCCRF reste un rempart essentiel pour la sécurité des consommat
Une répression à bout de souffle face aux fraudes en ligne
AliExpress, Temu, Wish, eBay, Joom, Shein : ces plateformes bien connues du commerce en ligne sont désormais dans le viseur de la justice française. Le gouvernement les accuse de commercialiser des produits illégaux. Selon le ministre du Commerce Serge Papin, la Répression des fraudes (DGCCRF) a découvert que certaines d’entre elles proposaient à la vente des armes de catégorie A, comme des poings américains ou des machettes. Plus grave encore, AliExpress et Joom auraient diffusé des poupées à caractère pédopornographique. Ces révélations, publiées dans Le Parisien, illustrent l’ampleur des dérives qui prospèrent dans l’économie numérique mondialisée.
Face à de telles infractions, une question s’impose : la Répression des fraudes (DGCCRF) a-t-elle encore les moyens d’agir efficacement ? En première ligne pour protéger les consommateurs et garantir des règles du jeu équitables, l’administration voit pourtant ses ressources diminuer depuis plus de dix ans.
En quelques années, plus de 600 postes ont été supprimés. Dans certains départements, il ne reste que cinq agents pour couvrir l’ensemble des missions. Cette réduction s’inscrit dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) et de la réforme territoriale de l’État. Elle a profondément affaibli la capacité d’intervention de la Répression des fraudes (DGCCRF), en particulier sur le terrain.
La réorganisation administrative n’a rien arrangé. Autrefois structurée de manière centralisée, la Répression des fraudes (DGCCRF) est aujourd’hui éclatée entre plusieurs entités : les directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE) et les directions départementales interministérielles (DDI). Cette fragmentation a brouillé les lignes hiérarchiques, complexifié les circuits de décision et réduit la lisibilité de l’action publique. Les agents eux-mêmes dénoncent une perte de cohérence et de réactivité dans la conduite des enquêtes.
Pendant ce temps, les missions de la Répression des fraudes (DGCCRF) se sont multipliées. L’administration doit veiller à la loyauté des relations commerciales, à la sécurité des produits, à la protection économique des consommateurs, à la régulation de la concurrence et à la lutte contre les fraudes. À ces responsabilités s’ajoutent désormais des défis inédits : surveiller les plateformes numériques, contrôler les pratiques des géants du e-commerce, traquer les arnaques transfrontalières, et participer à des dispositifs européens de régulation.
Le commerce en ligne a profondément bouleversé les équilibres. Les places de marché numériques permettent à des vendeurs situés hors de l’Union européenne de proposer des produits directement aux consommateurs français, souvent sans respecter les normes en vigueur. Les contrôles douaniers sont contournés, les obligations fiscales ignorées, les règles de sécurité méprisées. Dans ce contexte, les agents de la Répression des fraudes (DGCCRF) doivent redoubler d’efforts pour identifier les infractions, remonter les chaînes de responsabilité et enclencher des procédures souvent longues et complexes.
Les affaires récentes montrent que ces infractions ne sont plus marginales. Elles sont devenues systémiques. La vente d’armes interdites ou de produits à caractère pédopornographique ne relève pas de simples erreurs de référencement. Elle révèle un modèle économique fondé sur l’opacité, la massification et l’évitement des règles. Face à cela, la Répression des fraudes (DGCCRF) reste un acteur central. Mais sa capacité d’action est entravée par le manque de moyens, la faiblesse des effectifs et les difficultés de coordination entre les échelons territoriaux et nationaux.
Longtemps perçue comme un empêcheur de tourner en rond par une partie des industriels et des commerçants français, la Répression des fraudes (DGCCRF) a souvent été critiquée pour son zèle ou son rôle de gendarme économique. Pourtant, dans un contexte de mondialisation des échanges et de dérégulation numérique, elle apparaît désormais comme un rempart indispensable. Non seulement pour protéger les consommateurs, mais aussi pour garantir une concurrence loyale entre les acteurs économiques. Car derrière chaque produit non conforme, chaque pratique commerciale trompeuse, c’est l’ensemble du tissu économique local qui se trouve fragilisé.
La Répression des fraudes (DGCCRF) incarne ainsi une exigence de souveraineté, de sécurité et d’équité. Encore faut-il que cette exigence soit soutenue par des moyens à la hauteur des responsabilités confiées. Faute de quoi, les infractions continueront de prospérer dans les angles morts du marché globalisé, au détriment des règles communes et de la confiance des citoyens.
Pierre Dard
14 novembre 2025
PIERRE DARD